Le Mille-Feuille

J'ai terriblement maigris à la suite d'un pari que j'ai fait... que je ne regrette pas.
Figurez vous qu'un jour, à la fin d'un bon repas, au moment où on m'apportait les pâtisseries, quelqu'un me dit :
- Monsieur, pourquoi n'écririez-vous pas un monologue sur la faim, la faim dans le monde ?
- Eh eh, voyez, parce que cela ne serait pas beau, hein ?
Il me dit : - Si ! Si c'est vous qui crevez de faim, les gens vont mourir de rire.
Je lui dit : - Si c'est ça, d'accord, je m'y met et tout de suite !
J'ai repoussé les pâtisseries, et j'ai quitté la table.
Comme j'avais un peu oublié ce que c'était que d'avoir faim, j'ai fait maigre.
Ben, c'est à dire que j'ai jeûné. J'ai jeûné.
Ça s'est vu tout de suite. On m'a dit: - Tiens, le vieux jeune !
Et dès que je me suis senti le ventre creux, j'ai compris que la "faim" était proche.
Je suis rentré chez moi et j'ai écrit: "Le commencement de la "faim""
Il était une fois : "La faim".

Et pendant toute l'histoire, je n'ai fait que parlé de la faim... la faim... la faim... la faim !
Si bien qu'à la "fin", j'étais pris d'une telle fringale, j'ai pris mon manuscrit, je l'ai glissé dans ma poche.
Je me suis précipité chez le pâtissier le plus proche et devant la pâtisserie, il y avait un pauvre qui mendiait.
Il me dit: - Monsieur, s'il-vous plaît ?
Alors, j'ai répondu ce que je dis toujours par les cas : - J'ai déjà donné !
Oh, il m'dit: - Pas à moi ! Je suis un nouveau pauvre. Je suis encore sponsorisé par personne.
Ben j'ai dit: - Que ne le disiez-vous ?
Alors, je lui ai donné une pièce comme ça en lui disant: - Disez bien partout que c'est moi qui vous l'ai donné.
Il me dit: - Oui, Monsieur !
Il est entré dans la pâtisserie.
Je me retourne et je vois, parmi toutes sortes de gâteaux, un mille-feuille, épais comme ça, nappé de sucre glace blanc, avec de la crème qui débordait entre chaque feuille.
- Ahhhhh !
Et aussitôt, j'entends une voix intérieure qui me dit: - Tu ne vas tout de même pas manger ce mille feuille à toi tout seul ?
Et une autre voix intérieure encore plus profonde: - Chiche !!!
Oh ! J'en étais bien capable !
Et puis une troisième voix intérieure que je ne connaissais pas :
- Tu vas partager ce mille-feuille en trois. Tu en donneras 2 tiers au tiers-monde, et tu garderas le troisième pour toi.
Ah j'ai dit: - Je ne veux pas marchander, mais 2 tiers pour le tiers monde, est-ce que c'est pas un tiers de trop ?
Et puis, est-ce que ça leur parviendra ?
Pour peu qu'il y a un intermédiaire indélicat qui se moque du tiers monde comme du quart, et qui dévie à un des 2 tiers à des fins personnelles.
Je préférerais de manger les 3 tiers en entier ! Au moins, je saurais où ça va...
Et puis la question s'est posée: - Où manger un pareil mille-feuille ?
On peut pas manger un pareil mille-feuille devant tout le monde.
Cela serait indécent, indécent. Faut se cacher ! Faut se cacher !
Mais où se cacher ? Où ?
- Dans l'église peut être ? Ah oui, dans l'église ! Ah oui, dans l'église... Ah oui, peut être.
Ah oui, mais si le curé me surprend ?
Ah, je ferais simplement semblant de feuilleter.
Derrière un pilier. Derrière un pilier, ah oui.
Ah ? Mais derrière un pilier, il y a Dieu là-haut qui vous voit :
- Alors ? On joue les Don Camillo ? Moi qui te prenais pour la crème des anges.
- Mon Dieu, ce ne sont que de pauvres feuilles.
- Oui, mais il y en a mille !
Pense à ceux qui ont faim, homme de peu de foi !
Pour ta pénitence, tu me copieras 100 fois le mot faim et sans fin le mot foi.

Faudrait peut être mieux prendre une religieuse...
Je me retournais. Qui je vois derrière la vitre ?
Je vous le donne en mille : Une religieuse ! Une vrai, authentique, nappée !
Avec 2 gaufrettes ! 2... 2 Cornettes ! Cornettes ! Cornettes ! Cornettes !
Et elle me montrait mon mille-feuille du doigt comme ça.
Alors j'ai frappé la vitre : - Il est à moi le gâteau !
- Vous pouvez faire une croix dessus !!!

Comme elle ne semblait ne pas comprendre, j'ai essayé de l'influencer mentalement de dévier son doigt...
- Prend pas ce mille feuille ! Prend plutôt la tarte qu'est à côté là ! Non, Non ... pas ça...
Prend plutôt la tarte qu'est à côté, là ! Tu vas la prendre, la tarte ?!!!

Et pour plus de sécurité, je suis entré dans la pâtisserie, et j'ai entendu la religieuse qui disait :
- Pour les pauvres de la paroisse, donnez moi 24 nonnettes !
- Ohhh !
Et la vendeuse : - Et vous Madame ?
- Moi je voudrais 12 éclairs au chocolat. C'est pour mes pauvres !
Et dans son coin, il y avait mon pauvre qui disait : - Est-ce que je pourrais avoir... ?
Et la vendeuse : - Une seconde, s'il-vous plaît !
Et vous, Madame ?
- Moi, je voudrais 22 "baba au rhum" ! C'est pour mes pauvres !
Et dans son coin, il y avait mon pauvre qui disait: - Est-ce que je pourrais avoir... ?
Et la vendeuse: - Une seconde, s'il-vous plaît !
Et vous, Madame ?
- Moi, je voudrais pour mes pauvres des chaussons aux pommes !
- Combien ?
- 12 paires !
Et dans son coin, il y avait mon pauvre qui disait : - Est-ce que je pourrais avoir... ?
Et la vendeuse: - Une seconde. Vous voyez bien que tout le monde s'occupe de vous !
Elle me dit: - Et vous Monsieur ?
- Je voudrais ce mille feuille qui est là !

Et de l'autre cote de la vitre, je vois deux grands yeux de gosses qui regardent ça dans des petits visages défaits.
Ça m'a rappelé ces visages insoutenables de la faim dans le monde que je croyais avoir oubliées, effacées de mon esprit.
Alors la j'ai dit: - La on ne peut plus rire, hein. Là, on ne peut plus rire ! Là, on ne peut plus, ça !
Alors, j'ai vaguement entendu la vendeuse qui disait: - C'est pour manger tout de suite ?
J'ai dit: - Non, Madame, madame c'est pour offrir, s'il vous-plaît !
Alors, j'ai pris le mille-feuille, j'ai payé, je suis sorti et je l'ai donné au gosse.
Ce qui m'a fait le plus plaisir, c'est que le gosse est allé se cacher derrière moi pour le manger. - Ahh !
D'autant que les gens s'étaient arrêtes. Il y avait un attroupement.
Alors, il y a une maman qui disait à sa petite fille :
- Tu le reconnais ? C'est le comique qui fait la grève de la faim pour nous distraire.
Et la petite fille qui disait: - Maman, qu'est-ce que ça mange, un comique ?
Là, l'homme de spectacle que je suis a reprit le dessus. J'ai sorti mon manuscrit de ma poche.
J'ai mordu dedans à pleine dents.
On a dit: -Il est bon ?
Et j'ai mangé tout mon manuscrit, feuille après feuille, sauf la dernière.
Alors, les gens qui veulent toujours connaître le mot de la fin : - Pourquoi ne mangez vous pas la dernière feuille ?
- Eh ! Et la part du pauvre ?!!!

Raymond Devos.