Que choisir ?
Oh, puis merde, j'ai pas tellement envie de me détruire, moi, finalement.
Je vois pas pourquoi j'irais me foutre en l'air sous prétexte que j'ai rien à dire à une brassée de désoeuvrés qui viennent mater mes états d'âme, uniquement parce qu'il y a plus de place sur l'autoroute du Sud ?
Vous savez ce que vous êtes, tous, là?
Vous êtes des voyeurs, voilà, je l'ai dit, ça y est!
Et des voyeurs qui paient pour voir un exhibitionniste, eh bien, je vous le dis comme je le pense, c'est petit.
Puis d'abord, le suicide, ça s'improvise pas comme ça...
Qu'est-ce qu'y a pour se suicider . Y a le gaz, la noyade, pffff ! En ce moment, tu parles ! Le pistolet, la corde...
La corde... Hé ! Je dis exprès la corde, parce qu'il existe une superstition très tenace dans le métier de la scène, qui veut que personne, jamais, quoi qu'il arrive, personne ne prononce le mot de corde sur une scène, parce que ca porte malheur, à tous les coups.
Ou c'est un projecteur qui tombe sur le public, ou alors le théâtre brûle, avec le pompier dedans, ah ben oui...
Je m'en fous que ça porte malheur, j'adore le malheur, y a plus que ça qui m'excite.
Alors, qu'est-ce que je disais ?
Oui, alors, le gaz, la noyade, pistolet, pfff!
Faut toujours choisir, c'est pas marrant...

J'ai jamais su choisir.
Et pourtant, il faut toujours faire un choix, comme disait Himmler en quittant Auschwitz pour aller visiter la Hollande, on peut pas être à la fois au four et au moulin !
Mais ne vous moquez pas de Himmler, c'était pas un imbécile, Himmler.
C'était un homme capable d'une grande concentration.
Alors, le gaz, pfff!
J'ai jamais su choisir.
Tout dans la vie est affaire de choix, finalement...
Ça commence par la tétine ou le téton, ça se termine par le chêne ou le sapin, et puis d'ici à là, de sa naissance à sa mort, l'homme est en permanence confronté à des choix.
Mais que choisir ?
Fromage ou dessert ?
La bourse ou la vie ?
La cigale ou la fourmi ?
Le sabre ou le goupillon ?
Jacob ou Combaluzier?
Labourage de crâne ou pâturage de dents ?
La gauche ou Mitterand ?
Un baril de merde, ou deux barils d'une lessive ordinaire ?
Eh bien, je ne sais pas.
Je suis dubitatif.
Eh ! C'est pas cochon, "dubitatif".
C'est en un seul mot, hein, "dubitatif".
Ça veut pas dire "éjaculateur précoce".
Ça veut dire que je suis dans le doute, voilà. Je suis dans le doute.
Tiens ! Le doute m'habite.
Tout au cours de mon existence, qui n'aura été finalement qu'une féerie d'aventures extraordinaires et riches en rebondissements sur d'innombrables sommiers dont j'ai oublié le nom, tout au cours de cette existence, j'ai été maintes fois confronté à des choix très difficiles.
Songez que j'avais trente-cinq ans en 1940...
Si, si, c'est vrai, j'en ai soixante-dix neuf, là, aujourd'hui.
C'est vrai! Quoique, je sais que je ne les fais pas.
Si j'ai su, jusqu'à aujourd'hui, conserver ce teint de jeune fille, c'est que je prends soin de retarder le vieillissement de mes cellules, en menant une vie d'ascète, d'une part, et d'autre part, en consommant des bananes, car la banane vaut un steak, de cheval!
Encore que, je préférerais un cheval entier à cause de la douceur du regard qu'on ne retrouve pas dans la banane.
Bon alors, que choisir quand on a trente-cinq ans en 1940, disais-je lorsque je fus assez grossièrement interrompu par moi-même malgré mes remarques réitérées ?
Eh bien, pour être tout à fait franc, en 1940, j'ai longtemps hésité entre la Résistance et la collaboration.
Il faut bien voir qu'en une période ennuyeuse comme le fut celle de l'Occupation - songez qu'en 1940 Patrick Sabatier n'était même pas né...
Pour vous dire à quel point on pouvait s'emmerder !
Qu'est-ce que vous avez tous contre ce jeune homme?
Hein ?
Oui, moi aussi j'ai connu des topinambours qui avaient le regard plus vif !
C'est vrai aussi que si on épluche un topinambour, en dessous, y a quelque chose !
Bon enfin, on n'est pas là pour faire chier les rhizomes -, je disais que dans une période ennuyeuse comme le fut celle de l'Occupation, la seule distraction qui se présentait au Français, après la messe, c'était de faire ou de la Résistance, ou de la collaboration.
Mais là encore, que choisir ?
Alors bien sûr, la collaboration, c'était le bon droit, la respectabilité, un prie-Dieu réservé à Saint-Honoré-D'Eylau, les amitiés de Pierre Laval assurées, les indulgences de Pie XII également, et puis des places de faveurs aux concerts de Tino Rossi et de Maurice Chevalier.
Oui, mais la Résistance, c'était la vie au grand air, youkaïdi youkaïda!
Oui, mais la collaboration, c'était la possibilité d'apprendre une jolie langue étrangère à peu de frais.
Oui, mais dans la Résistance, on se cultivait pas l'âme, mais on rigolait bien. Boum, le train ! Boum, la voie ferrée!
Tagadagada, le petit viaduc, Ouais, j'l'ai eu ! Ouais, j'l'ai eu !"
Oui, mais dans la collaboration, on faisait pas sauter des ponts, mais on pouvait sauter des connes !
Oui, mais pour bien gagner sa vie, dans la collaboration, fallait dénoncer les juifs.
C'est pas très joli, comme occupation, pour gagner sa vie, de dénoncer les juifs.
Oui mais, dans la Résistance, on dénonçait pas les juifs, mais fallait vivre avec!
Enfin, bref, à force de tergiverser, j'avais toujours pas pris de décision le 25 août 1944, quand j'ai vu soudain des centaines de chars déboucher dans la rue de Rivoli.
Je me rappelle très bien ce matin-là : il faisait un temps magnifique, je me promenais sous les marronniers du jardin des Tuileries, quand soudain, c'est arrivé.
Le fracas des chaînes des tanks faisait trembler la poussière.
Une jeune inconnue s'est approchée de moi, elle était belle, blonde, au regard bleu.
"Monsieur !" s'est-elle écriée en me pressant le bras, avec des larmes de joie dans les yeux, "Monsieur, regardez, mais regardez, c'est l'armée française, la vraie, les Forces françaises libres, mais votre pays est libéré, monsieur !"
- Pourquoi dites-vous "Votre pays" ?
- "Oh ! C'est que moi-même, monsieur, je ne suis pas française, je suis citoyenne helvétique, de Berne."
Elle avait en effet un assez fort accent germanique.
J'ai juste eu le temps de la tondre, les FFI arrivaient.
(c) Pierre Desproges. Textes de Scène. (Spectacle joué au Théâtre Fontaine en 1984)