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Je baisse
J'espère que vous regretterez pas d'être venus.
Enfin, je veux dire, j'espère que vous le regretterez pas autant que je le regrette moi-même.
Je veux dire qu'en ce qui me concerne j'aimerais mieux être ailleurs, parce que je n'ai ni envie de rire ni envie de vous faire rire.
A l'heure où je vous parle, je sais pas si ça se voit, je m'emmerde profondément.
Puis je me sens extrêmement gêné d'être ici debout comme un con devant vous, qui êtes là assis comme des cons.
Ayant reçu une éducation bourgeoise, discrète et feutrée, au cours de laquelle m'ont été conjointement inculqués le respect des bonnes manières et le mépris de toutes les formes de vulgarité, vous comprendrez aisément ce qu'il y a d'humiliant pour moi dans le fait de m'exhiber ainsi devant un parterre de zozos plus ou moins rigolards, dont la plupart, si ca se trouve, ne sont même pas de mon milieu social.
Pour ne rien arranger, j'ai horreur que l'on m'applaudisse, je vous le dit tout de suite.
L'applaudissement, c'est jamais qu'une manifestation tout à fait instinctive du système nerveux cérébro-spinal, par laquelle le chimpanzé ou la ménagère manifestent leur joie frénétique incontrôlée, à la vue d'une banane, ou de Julio Iglesias.
C'est vrai, à la seule idée que vous pourriez m'applaudir, j'ai déjà honte pour vous.
Je regrette vraiment de devoir dire ces choses là à des gens qui se sont déplacés, pour certains, d'assez loin, dans le seul but d'oublier un instant leur métastases et l'invasion désormais imminente de notre pays par les forces du Pacte de Varsovie.
Mais bon, vu la tournure que ca prend, il me semble que ça serait plus raisonnable pour moi que je m'en aille maintenant.
Je pense que je vais aller me détruire.
D'ailleurs, il est beaucoup trop tard pour aller draguer au rayon lingerie des Galeries Lafayette.
Non mais vraiment je vous assure, je suis désolé d'en arriver là, mais...
Comment dire ? Je vous aime pas, voilà.
Je voudrais bien vous aimer, mais je ne peux pas !
Vous voyez bien que je suis trop différent !
Dieu a divisé l'humanité en deux grandes catégories, les juifs et les antisémites, d'accord ?
Moi, je ne suis ni l'un ni l'autre, je suis ni juif ni antisémite, alors vous voyez bien que je suis différent, et que je ne peux pas vous aimer.
Oh! Je sais aussi que Dieu a dit : "Tu aimeras ton prochain comme toi-même", c'est vrai, je sais.
Mais d'abord, Dieu ou pas, j'ai horreur qu'on me tutoie, et puis je préfère moi-même, c'est pas ma faute !
Vous rigolez, mais je vais vraiment me détruire, hein !
D'abord j'aime beaucoup la mort, et puis je suis un homme fini, je suis entré dans l'âge mûr, et l'âge mûr, par définition c'est l'âge qui précède l'âge pourri.
Intellectuellement, artistiquement, scientifiquement, même physiquement, je baisse.
Sur le plan artistique, par exemple, je suis complètement largué; quand les mômes me parlent de rock, j'arrive pas à suivre.
C'est bien simple, depuis la mort de Georges Guétary, j'écoute même plus de musique.
Vous voyez où j'en suis.
Scientifiquement, c'est pas mieux, comme vous me voyez, je suis incapable de reconnaître un rayon laser d'une corde à linge ordinaire, ou un chien qui pète d'un avion qui renifle.
Et pourtant, la science, c'est pas de la merde, justement !
Le savant le sait bien, lui, que sans la science l'homme ne serait qu'un stupide animal sottement occupé à s'adonner aux vains plaisirs de l'amour dans les folles prairies de l’insouciance, alors que la science, et la science seule, a su lui apporter patiemment, au fil des siècles, le parcmètre automatique et l'horloge pointeuse sans lesquels il n'est pas de bonheur terrestre possible.
C'est quand même grâce aux progrès fantastiques de la science que désormais nous savons que, quand on plonge un corps dans une baignoire, le téléphone sonne.
C'est grâce aux progrès fantastiques de la science que désormais l'homme peut se rendre, en moins de trois heures, de Moscou à Varsovie.
Et, si y avait pas la science, si y avait pas la science, malheureux cloportes, boursouflés d'ingratitude aveugle et d'ignorance crasse, si y avait pas la science, combien d'entre nous pourraient profiter de leur cancer pendant plus de cinq ans ?
Et n'est-ce pas le triomphe absolu de la science que d'avoir permis qu'aujourd'hui, sur la seule décision d'un vieillard californien impuissant, ou d'un fossile ukrainien encore plus gâteux que l'autre, l'homme puisse en une seconde faire sauter quarante fois sa planète, sans bouger les oreilles !
C'est pas moi qui le dis, c'est Fucius, croyez-moi, il avait oublié d'être con.
Fucius disait : "Une civilisation sans la science, c'est aussi absurde qu'un poisson sans bicyclette."

Physiquement, alors c'est pire que tout.
Physiquement je baisse, je baisse, je baisse.
Je sens bien depuis quelque temps que je m’essouffle beaucoup trop bruyamment, anormalement, dans certains escaliers trop raides ou dans certaines femmes trop molles.
Ah ben oui ! Je baisse.
C'est plus vivable.
Autant en finir !!!
(c) Pierre Desproges. Textes de Scène. (Spectacle joué au Théâtre Fontaine en 1984)