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Accents toniques
Ils se barrent pas ?
Vous ne vous barrez pas ?
Moi, je vous comprendrais si vous partiez.
Moi, je sors jamais le soir de toute façon. J'ai horreur de ça.
Même si c'est pour voir un spectacle qui sort du commun, j'y vais pas.
- D'abord, j'aime mieux me faire chier tout seul que d'être heureux avec les autres.
J'ai horreur de partager un plaisir quel qu'il soit, avec une bande de cadres ou un troupeau de handicapés.
C'est pas de ma faute, je hais l'humanité.
C'est dur à vivre, pour moi.
Plus je connais les hommes, plus j'aime mon chien.
Plus je connais les femmes, moins j'aime ma chienne.
- Puis d'abord, je sais pas ce que je fous là, j'aime pas ce que je fais.

En fait, j'aime pas ce merveilleux métier de la scène et du spectacle, ce merveilleux métier de la scène et du spectacle qui s'enorgueillit à juste titre de nombreux rituels, de nombreuses coutumes, toutes plus grotesques les unes que les autres. C'est vrai.
Tenez, y a une coutume du spectacle qui me les gonfle singulièrement - et d'ailleurs c'est très bien que je vous en parle dès maintenant, tout de suite - c'est... les rappels.
C'est totalement absurde, les rappels.
Enfin, écoutez, dans la vie normale, dans la vie courante, quand un type a fini son boulot, qu'est-ce qu'il fait ?
Il dit au revoir, et il s'en va. Voilà.
Il ne revient pas : enfin, on n'imagine pas un plombier, par exemple, resonnant à la porte, après avoir réparé une fuite, juste pour refiler un petit coup de clé de douze.
Eh bien, moi, je suis comme le plombier, quand j'ai fini, j'ai fini. Pas la peine d'insister.
Ou alors, si vous voulez un rappel, je veux bien, mais maintenant.
Encore que... ça ne soit pas évident.
Non, je veux dire que normalement, quand un artiste est rappelé par son public, il lui ressort quelque chose qui l'a rendu célèbre, cet artiste.
Et moi, rien ne m'a jamais vraiment rendu célèbre.

Ah si, y a bien un truc qui m'a rendu célèbre, un peu, mais dans ma famille, surtout.
C'est-à-dire que j'ai un petit talent d'imitateur.
Enfin, je n'imite que les gens de ma famille, et quand on ne connaît pas les gens de ma famille, c'est pas tellement drôle.
Ah si, y a un truc assez marrant que je peux faire, je peux vous imiter mon père qui a un cancer de la gorge, si vous voulez, mais je vous préviens, en général, ça ne fait marrer que mes gosses.
Si vous insistez, je vous le fais.
Vous insistez ?
Oui ?
Bon.

Alors, c'est mon père, qui a un cancer de la gorge et il parle à ma mère :
"Maman... je voudrais... des gauloises... sans filtre."
C'est rigolo, mais c'est pas évident, d'imiter l'accent cancéreux... surtout quand on n'a pas de cancer.
- "J'ai pas d'cancè-re, j'ai pas d'cancè-re..."

C'est comme l'accent germanique dont je parlais tout à l'heure. Eh ! Entre nous, l'accent allemand, c'est nul, alors que l'accent français, lui, est magnifique.
Mais ces imbéciles de Teutons, eux, ils sont persuadés du contraire, ils sont persuadés qu'ils ont une très jolie langue.
Oui, l'accent allemand est ridicule! Alors que l'accent français est très, très beau, le... LES accents français...
Parce que attention, on en a plein, nous, des accents, oh! la la ! plein ! tous très beaux.
Prenez l'accent provençal, par exemple.
Il coule une telle tendresse dans la chanson des mots, cela sent si bon le thym, le romarin, la farigoule et le verbe d'antan.
Si, c'est vrai : mon médecin est originaire d'Aix-en-Provence.
Il exerce à Paris actuellement, mais il est originaire de là-bas, et il est le premier à reconnaître que son accent chaleureux et rassurant contribue pour beaucoup à attirer les patients chez lui plutôt que chez n'importe quel connard de médecin de Dunkerque avec la mer du Nord pour dernier terrain vague.
Oui. D'ailleurs, je suis allé le voir y a pas une semaine.
J'avais, enfin, j'avais des malaises pas... pas clairs, pas nets, enfin j'étais bouffé d'angoisse, je savais pas ce que j'avais.
Je suis allé le voir, il m'a fait déshabiller, il m'a ausculté... je quêtais son diagnostic :
- "Docteur, alors qu'est-ce que j'ai ?"
Je vous dis, j'étais bouffé d'angoisse, et lui, avec sa bonne trogne méridionale qui s'est illuminée, devant moi, il a posé son stéthoscope, il m'a regardé droit dans les yeux, il m'a dit :
- "Ah ! putaingue! Ah ! putaingue! C'est le cancè-re ! "

La Provence, je m'y réfugie chaque fois qu'un sort cruel s'abat sur moi.
Au printemps dernier, par exemple, Priscilla venait de me trahir avec ce salaud d'Albert, les inondations, les pluies incessantes m'avaient mouillé le coeur. Je souffrais.
Plus la Seine sortait de son lit, plus Albert rentrait dans le mien.

Et, pour ne rien arranger, les fûts de dioxyde de Seveso, que je cherchais partout moi aussi - moi, c'était pour y plonger Louis Leprince-Ringuet dans l'espoir de lui dissoudre les oreilles -, eh bien, ces fûts de dioxyde de Seveso, pour tout arranger, ils avaient été retrouvés par un autre que moi, évidemment, par la filière suisse, vous vous rappelez, cette affaire ? Non?
C'est pas vieux, ça a moins d'un an, on en a beaucoup parlé... Dioxine...
Rappelez-vous les titres du Monde. Le journal "Le Monde"... Vous ne connaissez pas le journal le Monde?
Mais si, voyons ! "Le Monde" : Le poids de l'ennui et le choc des paupières.
Je me rappelle encore le titre du Monde à la fin de l'affaire de la dioxyde, ils avaient mis sur six colonnes :
- "Dioxine, deux points, un important groupe de Bâle trempé dans l'affaire."
Non, mais ils ont aucun sens du titre, ces gens-là.
Ils sont nuls, au Monde.
De toute façon, on ne dit pas : un important groupe de Bâle.
On dit : une grosse paire de couilles.
Putain de printemps 83! Et j'ai souffert comme ça jusqu'à la mi-juin.
J'avais tout donné à Priscilla. Mon nom, ma fortune, l'essentiel de mes mycoses.
Privé de son amour, je me sentais seul, si seul, aussi seul que Decker quand Black est aux putes.
Et puis, revoici l'été, sous les grands platanes mouchetés de l'allée Alphonse-Daudet de Fougelas, en Provence, les filles à la peau brune rient en cascade, minces et tendres et nues sous la jupette.
Les jours rallongent. Y a pas qu'eux, dit l'obsédé de la rue Tartarin.
Pour être vraiment sincère, la Provence me les gonfle autant que la Bretagne profonde.
La bonhomie sucrée de tous ces gros santons mous qui puent l'anis, et qui génocident les coccinelles à coups de boules de pétanque dans la gueule, eh bien moi, ça m’escagasse autant le neurone à folklore que les désespérances crépusculaires de la Paimpolaise qui guette le retour improbable de son massacreur de harengs, la coiffe en bataille et la larme au groin, au pied des bittes de fer fouettées par les embruns !
Sociologiquement lamentable, historiquement minable, géographiquement quelconque, la Provence, finalement, ne brille que par sa cuisine...
Ah, si! Tout de même! Une bonne cigale Melba, je dis pas !
Autant le chant de la cigale, qui est assez voisin du cri de la Mobylette, autant le chant de la cigale peut s'avérer exaspérant, autant la chair de cette vermine est succulente.
Vingt ans après, je garde encore à l'âme le goût exquis de la première cigale Melba, dégustée un soir de rut avec Priscilla, à l'ombre d'un de ces grands peuchèriers putassiers venaissins, croyez-moi, c'était délicieux.
En plus, non seulement c'est très bon, la cigale Melba, mais c'est un plat qui retarde la sénilité.
Si, c'est vrai.
Eh ! C'est important !
Moi, je veux pas vieillir.
Je me vois déjà fripé, racorni, fientant sous moi, désespérément honteux dans ma fétidité dernière...
Et puis, j'aime pas les vieux.
Les vieux, ils ont le regard bizarre.
Y a des vieux qui ont le regard complètement désemparé...

Y a même des vieux qui n'ont plus de regard du tout...
rien...
le noir...
(c) Pierre Desproges. Textes de Scène. (Spectacle joué au Théâtre Fontaine en 1984)