Raymond Devos : Le possédé du percepteur
Le possédé du percepteur

Je ne sais pas si vous croyez à la sorcellerie.
Moi, je ne voulais pas y croire, jusqu'au jour où je me suis aperçu que j'étais possédé du percepteur.
Oui ! Possédé ! Envoûté par mon percepteur !

Depuis quelque temps, déjà, je le voyais qui rôdait autour de ma maison. Il allait et venait ...
Il semblait dessiner, tout en marchant, des figures géométriques. En fait, il prenait des mesures fiscales !
Et puis il disparaissait, et puis il revenait.
J'avais observé aussi, que, à chaque fois qu'il revenait, je payais un nouvel impôt sur le revenu !
C'est d'ailleurs en faisant mes comptes que je me suis rendu compte qu'il revenait souvent !
Et, un soir, en revenant chez moi, je découvre une feuille d'impôt clouée sur ma porte.
C'était un premier avertissement ! Je dois dire que je ne l'ai pas pris au sérieux. Je suis simplement un peu étonné.
J'ai dit : - "Tiens au lieu de glisser là sous la porte, il la cloue ? Méthode moderne ! Bon !"

Quelque temps plus tard, en faisant le tour du propriétaire, je découvre, à chaque angle de ma propriété, des lettres cabalistiques.
Il y avait un T, un V, et un A. À vol d'oiseau ça fait T.V.A.
Qui avait pu poser ces marques de terreur, sinon mon percepteur ? Ce n'était pas sorcier à comprendre !
Non content de me faire payer l'impôt direct, il essayait de me la faire payer indirectement !
Par le truchement de la T.V.A. ! J'étais cerné par la T.V.A. !
Vous connaissez le sens secret et fiscal de ces trois lettres : T.V.A. ?
C'est un rappel à l'ordre constant. Même si vous lisez les lettres à l'envers, elles vous rappellent encore quelque chose :
  • A.V : "Avez-vous payé ... ?"
  • A.T : "Hâtez-vous de payer ! ..."
  • V.T : "Vêtez-vous et hâtez-vous de payer la taxe sur la T.V. !"
Là, j'ai manqué de sens civique ! J'aurais du me vêtir et me hâter d'aller payer la taxe sur la valeur ajoutée.
Au lieu de quoi, je me suis rendu au siège de la Sécurité Sociale pour me faire rembourser une somme importante qui m'était due depuis fort longtemps.
Naturellement, on m'a répondu que mon dossier s'était égaré...
Je dois dire que j'en fus presque soulagé. Enfin une chose qui se déroulait normalement, comme prévu !
J'en avais presque oublié mon percepteur...

Lorsque, dans la nuit qui suivit, je suis réveillé par un ululement de percepteur.
Je ne sais pas si vous avez déjà entendu ululer un percepteur dans la nuit ? C'est sinistre ! Inhumain !
Je me suis précipité à la fenêtre et je vois sur la lune argentée - car dès que la lune est argentée mon percepteur rapplique - je vois mon percepteur qui se livrait un étrange cérémonial : Il ouvrait les bras, les fermait, les rouvrait.
Et tout à coup, je distingue dans le reflet de la vitre quelque chose qui bougeait derrière moi.
Je me retourne et je vois ma rente Pinay que j'avais posée sur mon bureau se plier, se replier, et, par un sortilège, se transformer en une cocotte en papier.
Laquelle cocotte prit son envol et, à l'appel du percepteur, est allée se poser sur son épaule.
Mon percepteur s'en est saisie, l'a dépliée, l'a repliée et en a fait un petit avion qu'il a lancé comme ça en l'air comme on lance un emprunt !
Je me dis : - "C'est un mirage ou quoi ?"
Et le petit avion est venu se reposer sur mon bureau en se dépliant
- "Ah ! Dis donc ! Ce n'était plus la même rente ! Il avait changé ma rente Pinay en rente Giscard ! Ah ! Il est diablement fort !"

Pour échapper à son emprise, j'ai tout essayé. Je suis même allé voir un prêtre. C'est vous dire à quel point j'étais désespéré !
Je lui ai dit : - "Mon père, je suis possédé du percepteur. Pouvez-vous pratiquer l'exorcisme ?"
Il m'a dit : - "Mon fils ... Vous m'auriez parlé du démon ... J'aurais pu tenter quelque chose. Mais contre les puissances de l'Argent..."
Je lui dis : - "Qu'est-ce que je peux faire ?"
Il m'a dit : - "Payez ! ... Payez ! ... Payez pour nous !"
Alors je paye ! Et, plus je paye mon percepteur, plus il me le fait payer !
- Il met ma faiblesse à contribution.
- Il me taxe sur ma valeur personnelle.
- Il m'impose sa volonté.
- Il me traque !
Tout ca parce que j'ai eu la faiblesse de montrer des signes extérieurs de richesse ... Alors que ma richesse est toute intérieure !

Raymond Devos.