Raymond Devos : La porte

Chaque fois que je fais mon "tour" à un moment j'invente une histoire.
Je dis au public : - "Si quelqu'un veut bien me donner un thème sur lequel je puisse improviser..."
Et un soir, dans la salle, un spectateur me crie : - "Moi, je vais vous en donner un. Voilà ! Vous, Devos, l'artiste, quand vous n'êtes pas sur votre planche qui oscille sur la mer (rappel du sketch intitulé "L'artiste"), vous avez bien un pied-à-terre ?"
Je lui dis : - "Oui monsieur !"
- "Eh bien, supposons que vous n'ayez pas payé votre loyer depuis des semaines. Le propriétaire des murs vous met à la rue.
  II vous dit : - "Prenez la porte !". Qu'est-ce que vous faites ?"

Je lui dis : - "Je la prends... et avec son chambranle ! (Parce que, sans chambranle, une porte ne peut ni s'ouvrir ni se fermer, je vous le signale.
Si vous prenez la porte, il faut emporter le chambranle avec !). Bref ! Je prends la porte avec son chambranle et je sors dans la rue."
Le spectateur : - "Et alors ?"
Je dis : - "Et alors, arrivé au milieu de la rue, je pose ma porte..."
Il me dit : - "Et alors ?"
- "J'ouvre la porte. Je sors dans la rue. Je prends l'air... Je fais quelques pas pour me dégourdir les jambes...
Et comme le temps est à la pluie, je rentre. Je repasse le pas de la porte... et je me retrouve à la rue.
Je dis : - "Tiens ? J'ai dû faire une fausse manoeuvre."
Je ressors dans la rue. Je reprends l'air... le même...
Je refais quelques pas pour me dégourdir les jambes... les mêmes !
Et comme le temps est toujours à la pluie, je rentre. Je repasse le pas de la porte... et je me retrouve dans la même rue."
Le spectateur : - "Et alors ?"
Je dis : - Alors, je change de rue. Je reprends ma porte... avec son chambranle... Tout à coup, j'entends frapper"
- "Qui c'est ?"
- "Police !"
- "J'ouvre. Un agent de police..."
- "Vous avez votre passe-porte ?"
- "!!!"
- "Et votre permis de port de porte ?"
Je dis : - "Non !"
- "Je vais être obligé de le mettre dans mon rapport(e)."
Je lui dis : - "Mettez ! Mettez !"
Il me dit : - "Quel est votre nom ?"
Je lui dis : - "Il est sur la porte."
- "Ah", il me dit, "C'est vous, Devos ? N'allez pas en faire une histoire !"
Je lui dis : - "C'est trop tard, je suis en train de la faire..."
Il me dit : - "Où habitez-vous ?"
Je n'ai pas osé lui dire que j'habitais une porte... Pensez... à un agent !...
J'ai dit : - "J'habite le petit hôtel qui est là !"
- "Ah", il me dit, "C'est la porte à côté. Je vous accompagne."

Arrivé devant l'hôtel, je laisse ma porte au portier... avec la clef... pour qu'il puisse la déplacer le cas échéant..
(Au public :) - "Vous me suivez, là ?"
Je loue une chambre et je vais me coucher..."
Le spectateur : - "Et alors ?"
Je dis :- "Et alors, le lendemain, je téléphone au portier.
Cinq minutes plus tard, ma porte est devant la porte de ma chambre.
Je n'ai plus que deux portes à traverser et je suis chez moi.
Je prends ma porte par la poignée (comme une valise), pour ne pas me faire remarquer... Je descends dans le hall...
Et le concierge me dit : - "Monsieur, vous avez oublié de remettre la clef de la chambre !"
- "Ah", je dis, "Non, je l'ai laissée sur la porte !"
Il me dit : - "Oui, mais vous avez gardé la porte sur vous !"
(J'avais emporté les deux portes !) Alors, je lui rends la porte-clef... et je sors avec ma porte-bagage.
(Au public :) - "Là, il faut suivre, hein...Il faut suivre !"
Le portier se précipite. II me dit : - "Monsieur, on vient de me mettre à la porte. Voulez-vous m'engager comme portier ?"
Je lui dis : - "Mais mon pauvre ami, si je vous engage comme portier, je vais être obligé de vous remettre à la porte !"
- "Ah", il me dit, "Je n'avais pas pensé à ça..."
Je lui dis : - Si, si !... Ce que je peux faire pour vous, c'est vous prendre comme porteur...
- "Ah", il me dit, "C'est mon premier métier. Avant d'être portier, j'étais porteur."
Je lui dis : - "Qu'est-ce que vous portiez ?"
Il me dit : - "Tout ce qui se porte !"
Je lui dis : - "Vous pouvez porter ma porte ?"
Il me dit : - "Volontiers !... Je la porte où ?
Je lui dis : - "N'importe où ! Peu importe !"
Il prend ma porte sur son épaule.
- Oh, je lui dis, elle vous va bien. Vous la portez mieux que moi !
Il me dit : - "C'est une prête-à-porter... C'est ce que je porte le mieux !"
Et nous voilà partis...
A un moment, il me dit : - "Vous savez que j'ai voulu faire comme vous... Mais au lieu de prendre la porte, j'ai voulu emporter le toit."
Je lui dis : - "Et alors ?"
Il me dit : - "Comme le toit ne passait pas par la porte, j'ai voulu le passer par la fenêtre, mais ma femme s'y est opposée."
Elle m'a dit : - "Si tu franchis ce pas, je ne pourrais plus vivre avec toi car je ne saurais vivre sans toit ! ".
Elle m'a dit : - "C'est le toit ou moi. Ou tu me prends, moi, ou tu prends le toit !"
Je lui dis : - "Qu'est-ce que vous avez fait ?"
Il me dit : - "J'ai fait le mur !"
A un moment, je lui dis : - "Où on est ici ?"
- "On est à mi-chemin de "n'importe où". On vient de passer "n'importe" et on va arriver à "où"."
Je lui dis : - "Bon, laissez-moi là ! Ca va très bien..."
Il me dit : - "Vous pouvez me donner un autographe ?"
Je dis : - "Volontiers ! Je le mets où ?"
Il me dit : - "Sur le chèque !"
Alors, je mets : - "Au porteur... avec toute ma sympathie ! "
- "Au revoir, monsieur. Portez-vous bien !"
Je ne sais pas ce qu'il a voulu dire...
Et comme je m'apprêtais à reprendre ma porte, j'entends derrière... des gloussements... des rires étouffés..
J'ouvre. Et je vois une salle obscure... avec des gens assis au premier rang... tout comme je vous vois, mesdames et messieurs...
Et au milieu de la salle, un spectateur qui se met à crier...
Des spectateurs : - "Et alors ?"
J'ai dit : - "Alors... euh..."

Je ne savais plus du tout comment mon histoire se terminait.
Je ne savais même plus comment elle avait commencé... Un trou de mémoire !
J'ai dit : - "Excusez-moi ! Je me suis trompé de porte ! Pfoff !"
J'ai dit : - "Je vais sortir par la porte côté cour..."
Fermée ! La porte côté jardin... fermée !? La porte du fond... fermée !
Je dis : - "Tiens ? Ca doit être la fermeture annuelle des portes. Je vais sortir par la porte qui donne dans la salle..."
Et alors que je croyais tourner la poignée de ma porte, je me suis aperçu que c'était la porte qui tournait mon poignet...
Là, j'ai compris que j'avais franchi un seuil.
Comme on "s'emmure" dans un mur, je m'étais "emporté" dans ma porte
J'étais pétrifié dans mon chambranle... Je ne pouvais plus ni m'ouvrir ni me fermer...
- "Savez-vous ce qui m'a sauvé, mesdames et messieurs ?
C'est la pluie... La pluie qui s'est mise à tomber. Une pluie bienfaisante... une pluie torrentielle... diluvienne !
En peu de temps, tout a été inondé. J'avais de l'eau jusqu'à ma... serrure !
C'est alors que l'image de l'artiste sur sa planche... (Rappel du sketch intitulé "L'artiste") ... qui oscille sur la mer...
J'ai pris ma porte. Je l'ai posée sur l'eau. Je suis monté dessus...
Et je me suis laissé emporter par les flots en priant le Ciel que ma porte ne s'ouvre pas !"


(c) Raymond Devos.