Anne Roumanoff : Une année à Bouzincourt

- Elle est sympa notre baraque, hein ?

Non, mais tu sais que c'est vraiment une maison ancienne comme on en rêvait : cheminée, vieilles pierres, canalisations, tout est d'époque…

Aussi, on a quand même 350 m2, 12 pièces, 10 hectares de terrain, et, tiens toi bien, 350 000 balles.
Ouais, elle était à 600 000 en vente depuis 20 ans, Patrice a négocié comme un dieu.

Mais bon, y'a pas de mystère, on n'est pas dans le Lubéron, on est en Picardie.

- Non mais euh, j'aime bien la décoration, hein. Vous avez presque réussi à rendre ça chaleureux.

- Non, et puis t'entends ce calme, là ?
Juste le bruit de la pluie contre les carreaux.
Ah ben là, Patrice est en train de te concocter un petit repas.
Il a beaucoup plus le temps, depuis qu'il est en année chômatique. Il attaque d'ailleurs sa deuxième année chômatique.
Mais toi, t'as l'air fatiguée et usée. Tu travailles trop, non ?

- C'est pour ça que j'étais venue passer le week-end, hein.

- Ah non mais, tu sais que c'est pour ça que Patrice et moi, on a définitivement quitté Paris.
Le stress, la pollution, les loyers exorbitants et les huissiers…
J'ai dit stop. C'est vrai que la vie culturelle à Bouzincourt, c'est pas…
En juillet, on a eu le concert de Gérard Lenormand en plein air sur la place de la mairie.
Mais en même tu vois, à Paris, on n'aurait pas pris le temps de découvrir Gérard Lenormand !

Non, et puis surtout, là on a de vraies relations conviviales avec les voisins.
Mais attends, tu sais que moi, ici, mais la première fois qu'on m'a dit bonjour, mais j'ai pas compris.
Mais maintenant, les voisins viennent prendre l'apéro, on se prête du sel, de la farine… Des pull-overs…
Parce que les boutiques de fringues, dans le coin, c'est local.

En même temps, tu vois, depuis six mois qu'on est là, curieusement, on n'a pas eu de soirées habillées habillées habillées.
Mais à côté de ça, tu vois, ce matin, quand on a pris notre petit déj dehors, sur les sièges encore humides de la rosée du matin, en anoraks… C'était rafraîchissant.

Alors ta chambre est au premier. Là-haut, y'a un truc génial, c'est qu'on n'a rien refait.
Alors, mais ça, mais tout le monde nous le dit : « Mais on se croirait à une autre époque ! »
Ah ben, professionnellement, si tu veux, pour l'instant on réfléchit, parce que Patrice et moi, on a plein plein plein d'idées : ([sans pause]) école de poney, euh, chambres d'hôtes, décoration d'intérieur...
Attend, curieusement, à Bouzincourt, y'a pas un seul décorateur d'intérieur.
Alors moi, je dis à Patrice : « Y'a sûrement un créneau à prendre ».
Non, mais, une chose est sûre : quand on voit les gens comme toi qui débarquent de Paris stressés, fatigués, pollués, on s'dit :
« On a une chance folle de vivre ici. On a une chance folle de vivre ici. On a une chance folle de vivre ici. »
Ça, on se l'est souvent répété cet hiver.
C'est vrai, à la campagne en couple, t'est vraiment… deux !
Non, mais une chose est sûre, c'est que Patrice et moi, on ne voudrait plus revenir à Paris, vraiment, on ne voudrait plus, tu vois.
Et même si on voulait… On pourrait plus.

Oh ben là, Patrice est sur un très gros coup professionnel.
Oh ben, il veut pas que j'en parle, mais à toi, je le dis.
Tu sais qu'il y a un mec, il a acheté une baraque dans le Luberon, et il a écrit le livre : « Une année en Provence ». Best seller international.

Patrice pense écrire… « Une année à Bouzincourt ».

(c) Anne Roumanoff